Accident

Le point positif c’est que ce n’est pas moi.

Sur la N12 à côté de Versailles (j’étais persuadé que c’était l’A86), je rentre du boulot, ralentissement, je me glisse entre les 2 files de gauche et j’arrive sur un accident. Accident moto. Je comprend qu’il est vraiment grave et très récent. Je me gare, je chope mon GPS et je vais voir.

Un type est allongé face contre terre, il y a plein de gens autour de lui et je vois tout de suite que je ne ferai pas mieux qu’eux. Je vais voir l’autre.

Il y a beaucoup de monde finalement parce que les voitures de l’autre côté se sont arrêtées aussi. Un type traverse le terre plein central avec une couverture de survie.

L’autre accidenté est sur le dos, il y a une flaque de sang (le sol est en pente) et 2 ou 3 personnes s’occupent du côté tête. Mais pas de la jambe. Qui n’est plus entière. On le déshabille en partie, je glisse ma main pour faire un point de compression sur l’artère fémorale. Je ne sais pas trop où c’est, j’appuie fort en espérant qu’il arrête de se vider. Il continu à parler et les gens sont assez malins pour le garder conscient. De temps en temps, mon regard va vers sa jambe. Mais j’évite.

Un gars me propose de me remplacer. Son stage de secouriste est plus récent que le mien mais en pratique il n’en sait pas plus que moi. Comme le type continu à parler, ça semble dire que j’ai le bon endroit donc je garde la place. En discutant avec l’accidenté, on apprend qu’il s’appelle Kevin, qu’il est paysagiste, qu’il pensait se mettre à son compte et qu’il a 19 ans… merde. Son âge ne change rien à l’histoire. Mais merde. Mon éventuel remplaçant au point de compression a 22 ans, il est blême. Eh ouais, l’empathie est facile et ça fait mal.
Kevin s’inquiète de l’autre accidenté, son père. Je ne le rassure pas mais je lui dis qu’on va déjà s’occuper de lui, qu’il y a plein de monde autour de son père et que je l’ai vu bouger quand je suis arrivé. Je ne peux pas lui dire qu’il avait des spasmes et qu’il était face contre terre avec une main qui a l’air mal en point. Ce que je ne peux pas lui dire non plus, c’est ce que je ne sais pas encore : un type en scooter arrivé quelques secondes avant moi a trouvé le bras du père 50 mètres avant le corps. Putain de glissières de sécurité ! C’est un carnage.
Kevin veut retirer son casque, on l’en empêche. D’une part il faut éviter, d’autre part, je préfère qu’il ne puisse pas voir son père.

Dans ces moments là, on pense aussi à soi. Égoïsme peut être. Je ne sais pas. En arrêtant la moto, mes warning « remonte files » étaient en route (et quand on coupe le contact, ils restent en route). Je donne les clefs de ma moto à un jeune (probablement l’autre secouriste) et je lui demande de mettre le contact sur ma moto, d’arrêter les warning, couper le contact et me rapporter les clefs. La batterie est merdique, j’ai pas envie de repartir à pieds.

J’ai mal à la main à force d’appuyer et je me demande si je vais tenir jusqu’à l’arrivée des pompiers, je commence à perdre de la force.

Le stress est terrible mais j’ai plutôt du sang froid. Finalement les pompiers arrivent et il y en a un qui prend ma place (les pompiers, reconnaissance éternelle, ces mecs sont des dieux). Mon rôle est quasi terminé. Je marche, je fais la circulation (parce que plus vite les voitures dégagent, plus vite les secours peuvent arriver), je m’assied. Je suis claqué, je tremble. Épuisement nerveux. On discute un peu, un gars me prend mon numéro de téléphone. Plus tard il me dira qu’il n’était pas en état de noter mon adresse courriel. On est tous choqués.
À un pompier, je dis : quand je pense que vous voyez ça tous les jours. ; Non, heureusement c’est pas toujours aussi grave..

On tient des espèces de paravents pour masquer les accidentés aux automobilistes. Selon les moments, je suis à la limite de pleurer. Finalement le SAMU arrive. Ils tentent un massage cardiaque sur le père. Impressionnant. Mais tout le monde semble pessimiste pour le père. Il y a toujours une chance me jette un pompier. Mais parfois elle est petite. Un hématome sur le ventre, un bras arraché. Et je ne sais quoi en plus…

Finalement bref entretien avec la police, probablement décevant pour le flic. Même pas un vrai témoin. Flic sympa d’ailleurs (maintenant je dois être dans le STIC).

Bon, fin de l’histoire, retour à la maison et passage par la case courses. Au moment d’acheter du poulet, j’ai un haut le cœur. Régime sans viande pendant un moment.

24 h après

Info trouvée sur le web : apparemment le père est déclaré mort après mon départ.

Je rentre chez moi tranquille. Un camion de pompier me double et s’arrête 100 mètres plus loin. Encore un motard allongé par terre. Il a l’air entier et cette fois les pompiers sont arrivés avant moi. Ça serait bien que ça s’arrête.